Passionnément admirée et commentée par Alban Berg, la Neuvième Symphonie (été 1909) qui commence, comme on l'a souvent dit, là où se le termine Le Chant de la Terre est sans doute ce que Mahler a écrit de plus extraordinaire. Symphonie sur la mort, certes, mais non symphonie dans laquelle la mort est un souhait: on y trouve acceptation mais aussi défi, rage envers la lumière qui s'éteint, et profonde ambivalence. Son premier mouvement est la page la plus complexe et parfaite du compositeur, plus neuve que bien des compositions ultérieures de Schoenberg, Berg et Webern. Plus qu'ailleurs, les procédés techniques d'écriture épousant étroitement le contenu de la pensée musicale. L'ensemble de ce mouvement est traité mélodiquement, comme si ses quatre cent cinquante-quatre mesures n'étaient formées au fond que d'une seule et unique mélodie. Toutes les démarcations entre les périodes s'estompent ; les débuts de phrase n’excédant pas la durée d’une mesure se multiplient dans tout le mouvement. Le discours s’y ralentit légèrement, accompagné par la respiration lourde du « narrateur », l’avance presque pénible d’un récit qui porte, mesure par mesure, le fardeau de la progression symphonique.
Après une remarquable Cinquième Symphonie et une splendide Première (« Choc »), toutes deux enregistrées « live » à la Herkulessaal de la Résidence de Munich, Audite Schallplatten propose un nouvel inédit de ce cycle de concerts Mahler/Kubelik/Radio bavaroise, enregistré le 4 juin 1975 au Bunka Kaikan Concert Hall de Tokyo. Plus subtil, plus « libre » que dans son enregistrement de studio avec le même orchestre (DG), Rafael Kubelik offre une Neuvième Symphonie sobre, raffinée, exemplaire par la clarté, la mise en valeur de la complexité polyphonique et par une réflexion aiguë sur l’équilibre des tempos. Si les deux mouvements médians sont moins anguleux, oppressants que dans les deux versions de Bruno Walter ou qu’avec Klemperer, Horenstein, Ancerl, Mitropoulos, Sanderling, Abbado ou Bernstein/Concertgebouw, le sens de la respiration, de l’articulation dans l’essentiel premier mouvement et dans le finale aboutit à des résultats incisifs et étonnants, quoique bien différents et sans doute moins fiévreux que ceux des enregistrements de Barbirolli/Berlin (EMI) ou de Bernstein/Berlin (DG). Comme avec Karajan/Berlin « live » (DG, le must), mais sans atteindre le même souffle ni la même urgence visionnaire, chaque note, chaque timbre est pensé avec autant de souplesse que de rigueur, le discours traçant, dans un climat plus fantasmagorique que survolté, de longues lignes lyriques d’une poésie parfois presque minimaliste.