Claudio Arau nous en a persuadés depuis longtemps : la gravité sied mieux à Liszt que les effets d’estrade. Or, beaucoup d’organistes français n’en paraissent pas certains, impatients de « simuler le roulement des locomotives sur les ponts de fonte en lâchant toutes leurs bombardes », selon l’immortelle expression de Huysmans… Peut-être d’aucuns trouveront-ils le jeu d’Helmut Deutsch trop appliqué. Il s’agit sans doute d’une interprétation éminemment réfléchie, avec ses qualités et ses défauts : les articulations de la forme sont si marquées que les enchaînements, en particulier dans « Ad nos… », peuvent manquer un peu de naturel. En contrepartie, aucun geste musical, si virtuose soit-il, ne semble jamais relever de la pure « bravvura », et Liszt, dépouillé de la moumoute échevelée du rhapsode, paraît ce qu’il est : un architecte et un penseur. « B.A.C.H. », si ressassé, gagne à ce traitement une vigueur intellectuelle peu commune ; « Weinen, Klagen… » un sentiment d’unité qui en fait un concentré de la Cantate BWV 12 sous forme de poème symphonique ; et les « petites » « Consolations » cousinent avec la « Prière » de Franck.
Il faut dire que l’orgue allemand est propice à une telle rigueur, avec son tutti fondé sur le plein-jeu et non sur les anches. Sans doute l’instrumente de Völklingen (1930) est-il un peu anachronique et, sans rien nier de sa noblesse, on aura une pensée émue pour les fonds si crémeux des Ladegast que Liszt a joués ; mais de même que Xavier Darasse, à force d’intelligence, avait fait sonner le grand Cavaillé-Coll de Saint-Sernincomme un instrument idéalement lisztien, Helmut Deutsch surmonte une certaine inertie des attaques par la tenue de la structure rythmique, par un sens de la pâte sonore, une technique et un toucher d’une rare distinction, qui nous évoquent un Jean Boyer ou un François Espinasse. On se plaît à croire que, comme eux, Deutsch a pu développer ces qualités au contact du maître toulousain, décidément aussi regretté dans notre vie musicale que ses enregistrements (Vox et Erato) dans les bacs de nos disquaires.