Chef-d’œvre quasi miraculeux, le Quatrième Concerto en sol majeur op. 58 (1803-1806) subjugue par l'élégance et la perfection de son tissu mélodique, harmonique et rythmique. Ni révolutionnaire (en apparence), ni héroïque, sans effet dramatique superficiel, ce concerto qui dépasse les limites d'un genre consacré est d'essence lyrique et, en réalité, profondément introverti. Ses principes architecturaux sont, certes, ceux du classicisme viennois de Haydn et Mozart, mais transformés et assouplis; Beethoven reprend à son compte la notion d'entrée « dramatique » du soliste à l'endroit exact où Mozart l'avait laissée. Tout procède en revanche, dans le Cinquième Concerto en mi bémol majeur op. 73 « L'Empereur » (1809), d'idées musicales qui pourraient, ailleurs, être parfaitement académiques – la subtilité des modulations n'est présente qu'à titre exceptionnel –, alors même que l'écriture, symphonique et solaire, semble un pur jaillissement où la concertation est portée à un degré extraordinaire: aucun autre concerto n'exige du piano et de l'orchestre une union d'esprit et de sonorité aussi organique. L'idéal de Beethoven dans son Concerto « L'Empereur », monumental édifice élevé à la puissance et à la vitalité, fut de créer une musique dont l'impulsion soit telle qu'elle entraîne les hommes à conquérir la joie dans la liberté.
Enregistrés en concert public avec l'Orchestre symphonique de la Radio bavaroise, Clifford Curzon et Rafael Kubelik défendent une même vision apollinienne, faite de sérénité et de probité. Le jeu coloré, subtil et souplement phrasé du pianiste magnifie la lyrique si particulière au Concerto en sol, ce mélange de songe et d'exaltation romantique. L'accompagnement de Kubelik, d'une intériorité presque aussi remarquable, pénètre avec simplicité au cœur de l'œuvre mais n'empêche nullement une certaine tension dramatique. Cette lumineuse entente se poursuit dans L'Empereur, où Curzon, privilégiant une lecture étonnamment contrôlée, partage avec le chef une conception grandiose et lucide héritée de son maître Artur Schnabel et d'autant plus souveraine qu’elle semble née d’une rigueur complice.