Ce CD inaugure une édition Karl Böhm élaborée à partir d'archives toutes inédites (excellent son radio), comme précédemment la splendide édition Kubelik. Mozart et Strauss nous emmènent en terrain connu. Le flux de Don Juan est somptueux, son élan interne irrésistible, sa respiration toujours large et organique. Comme dans la récente version « Kurier Edition » du Philharmonique de Vienne, Böhm trace un portrait complexe, à l'épaisseur humaine fascinante. La mélancolie des épisodes féminins, les mouvements de l'âme qui sous-tendent la moindre coloration des bois, le moindre soupir des cuivres, évoquent une espèce de retour sur soi désabusé, peut-être pessimiste, mais d'une rare densité psychologique. Mozart, lui, ne jouit pas de la déflagration, de l'hystérie des contrastes, mais du frémissement incessant de la ligne, toujours parfaitement tracée, même dans des tempos modérés. L'Andante évoque une mélodie continue où tout chante et respire, et toutes les lignes du Presto vibrent en même temps, à la façon d'un perpetuum mobile intérieur au charme certain.
Pour beaucoup, la découverte sera un Oiseau de feu absolument original (Böhm a plus joué Stravinsky qu'on le pense en général : première bavaroise du Chant du Rossignol, Munich 1923, première allemande de Jeu de cartes, Dresde 1937, Oedipus Rex avec Jean Cocteau en récitant, Vienne 1952...). En s'ingéniant à vouloir faire tout entendre, à détailler les timbres, les couleurs, à demander à l'orchestre un jeu espressivo (hautbois, flûte, le cor au début du finale), le chef autrichien ouvre la porte d'une étrange et mystérieuse version stravinskienne de la Klangfarbenmélodie. Le temps paraît suspendu, et le monde sonore très présent qui naît peu à peu, perpétuellement mouvant, évoque au passage d'autres ambiances fin (et début) de siècle : la Danse des princesses suggère que Böhm aurait fait un très beau Prélude à l'après midi d'un faune ! Est-ce là une vision décadente ? Sans annoncer la violence rythmique du Sacre du Printemps pourtant proche, elle ne se limite pas non plus à un simple souvenir rimskien, fut-il assombri. D'évidence, cette lecture intrigante est à recommander à ceux qui connaissent bien leur Oiseau de feu.
Précisons, contrairement aux dires de l'éditeur, qu'il existait déjà dans la discographie du chef : avec Berlin à Salzbourg (1968, plus noire encore, mais son médiocre, Memories), et à Tokyo avec Vienne (1975, deux captations différentes à quelques jours d'intervalles, son glorieux, DG Japon). La parenté du propos esthétique est frappante, mais les témoignages viennois sont à part : l'or liquide de la sonorité, sa lumière, sont indescriptibles... et déclenchent une ovation colossale du public japonais.