Rezension
Diapason N° 597 Decembre 2011 | Rémy Louis | 1. Dezember 2011
Sergiu Celibidache
Celibidache minorait volontiers la signification de ses années berlinoises (1945-1954). Que le Philharmonique lui ait préféré Karajan pour succéder à Furtwängler n'y était pas étranger. Les documents d'époque existants en font pourtant le flamboyant portique de son devenir. Captés en studio ou live, ceux ici réunis nous étaient connus: mais l'accès aux masters originaux (du RIAS seulement: bien d'autres archives ont survécu) assure à Audite une plus-value sonore. La composition atypique du coffret dit en outre beaucoup du contexte musical et politique du Berlin «années zéro», et de la faim d'œuvres nouvelles.
La palette des Berliner pare Appalachian Spring de reflets postromantiques, et la Rhapsodie espagnole, même imparfaite (Habanera engoncée, bois mis à mal dans la Feria), captive par sa rumeur évocatrice, annonciatrice de ses futures lectures. Hindemith comme Genzmer sont des joyaux, pour Celibidache aussi bien que pour ses solistes: le piano de Gerhard Puchelt confère au concerto du second une plénitude idéale – son, geste, phrasés. Pionnier de la musique baroque avec le violiste August Wenzinger, le flûtiste Gustav Scheck éblouit – le timbre, l'agilité, les attaques – dans le brillant concerto de Genzmer, œuvre inspirée aux lignes aiguës et aux motifs concis.
L'orchestre du RIAS succède aux Philharmoniker dans une Rhapsody in blue bien exotique – par la densité quasi brahmsienne du soliste,les développements orchestraux façon Gebrauchsmusik des années 1920, I'absence de swing vrai ... et un etranglando de clarinette qui évoque tous les chats de dessin animé!
Dans l'essentiel du troisième CD, Celibidache paie son tribut à Heinz Tiessen, son professeur, compositeur important de l'entre-deux-guerres, passionné comme Messiaen par l'étude des oiseaux (son Musik der Natur, Atlantis Verlag). La densité harmonique de l'écriture, ses accords puissants entretiennent un mystère tragique, une mélancolie aussi (Hamlet, dont le traitement choral semble devoir au Debussy des Nocturnes). La suite de Salambo est plus moderne et dissonante, la Symphonie «Stirb und Werde» presque lugubre (les cuivres, dans le souvenir mahlérien 7); sa veine dramatique fait écho aux inquiétudes d'un temps tourmenté.
Le diptyque de Schwarz-Schilling (la création mondiale de 1949) repose, lui, sur un traitement polyphonique inspiré des maîtres anciens. Les cordes berlinoises le joueraient aujourd'hui avec une précision et un ensemble supérieurs! La remarque vaut pour Siegfried Borries, moins virtuose qu'un Gerhard Taschner. Son concerto pour violon de Busoni séduit moins pour sa perfection technique (en particulier dans l'Allegro moderato initial) que pour son éloquence et son accent personnel.