Ces enregistrements inédits réalisés en 1962 et 1964 pour la Radio de Berlin-Ouest apportent six précieux compléments à la discographie de Julius Katchen, dont une phénoménale sonate de Liszt. Dans cette partition démoniaque, le pianiste américain peut se permettre, grâce à sa virtuosité légendaire, de prendre tous les risques, de se livrer à toutes les fantaisies; son interprétation combative et impatiente ménage quelques coups de théâtre. Vigoureuse, tout en tension, cette sonate ne manque pas d'éloquence ni de caractère: Katchen a, par exemple, une manière bien personnelle (et convaincante) de jouer la montée «mains croisées» des mesures 45 à 50.
Les quatre pièces de Chopin sont également des nouveautés. Tout en respectant une ligne directrice rigoureuse et ferme, le pianiste s'y abandonne à des envolées lyriques d'une grande beauté. La perpétuelle tension entre perfection apollinienne et liberté dionysiaque fait tout le charme de la Ballade op. 47, tandis que des clairs-obscurs emplis de distinction habitent la Berceuse ou le Nocturne op. 27 n° 2 (ainsi que L'Oiseau prophète de Schumann). Le Rondo a capriccio de Beethoven constitue le dernier inédit: un tempo trépidant permet à l'interprète de s'amuser un peu avec les moyens techniques dont il dispose. Les Variations en do mineur sont plus subtiles, même si les pages agitées sonnent avec quelques duretés. Dans le Scherzo op. 4 de Brahms, l'élan et la puissance rythmique du jeu transforment la partition en quelque préfiguration de l'oeuvre de Prokofiev: l'impression d'un «passage en force» est assez désagréable. On sait pourtant que Katchen nourrissait une véritable passion pour le compositeur hanséatique, qui lui inspire dans deux Klavierstücke un mélange d'abandon et de vitalité, de passion et de maîtrise digne de sa célèbre intégrale.