Rezension
Diapason N° 686 - Janvier 2020 | Jean-Philippe Grosperrin | 1. Januar 2020
La rigueur et la grâce
Témoignage inespéré, cette captation d'un concert de 1975 fait entendre une Edith Mathis et un Karl Engel au sommet de leur art, et invite à réévaluer leur legs dans le lied
Aubaine que la publication, d'après les bandes radio, d'un récital du 3 septembre 1975 à Lucerne, dans ces années où Edith Mathis gravait pour DG d'éminents albums de lieder (Mozart, Wolf) et l'intégrale inégalée des Volkslieder de Brahms (1974) avec Peter Schreier et déjà Karl Engel au piano. La voix est alors exceptionnelle, qui possède à la fois la fraîcheur, l'éclat différencié et cette fermeté charnelle dans le médium et le bas du registre – elle avait chanté pour Böhm aussi bien Chérubin que Sophie du Rosenkavalier. Mais la merveille, c'est ce phrasé d'une netteté rare, maître absolu de l'intonation, de la dynamique du son (très sensible en live), mais dont la pureté stylistique, se refusant à monter en épingle l'intention expressive, s'accompagne d'un à-propos parfait de la caractérisation. Mozart et Strauss en sont l'exemple. Abendempfindung ose sans fléchir la simplicité d'un sourire grave. Das Veilchen, coloré, diversifié, pensé, garde intacte l'émotion naïve du personnage de Goethe. Dans un bois solitaire est d'un tact dramaturgique qui ne surjoue pas le rococo, tandis que l’esprit qui anime Der Zauberer, pétillant mais non moins subtil, n'a pas d'équivalent ailleurs.
Variés, les Strauss sont autant de remèdes à la tentation du seul hédonisme. Die Nacht n'est pas exhalaison planante, mais parcours, exactement, avec ses zones, ses ombres. Le comique de Hat gesagt est d'une pointe fantastique quand Schlechtes Wetter, en plein dans les équivoques de Heine, subjugue aussi par·sa plasticité (le dernier vers !).
Délectation toujours avec l'assortiment des Myrthen de Schumann. L'union de la candeur et de l'érotisme·s‘opère dans un Nussbaum supérieurement conduit, révé, mais plus généralement une qualité charnelle de mêlancolie magnifie Suleika, les lieder virginaux (les deux Lied der Braut, encore plus beaux qu'en studio avec Christophe Eschenbach) ou la conduite de Was will die einsame Träne. Et quel ascendant dans Jemand ou lm Westen !
De Brahms à Bartok
Régal aussi, de bout en bout, les doigts et l'imagination d'un Karl Engel dépouillé, impérieux, ironique, allusif, dans l'élan comme dan, la stase. Son concours est décisif dans la performance des Scènes villageoises de Bartok, qui valent à elles seules l'acquisition du disque. Comme dans les cinq Volkslieder de Brahms, aussi décantés (In stiller Nacht !) que vivants, Edith Mathis sait que le ton populaire est aussi fait d'enigme, à bonne distance du lyrisme romantique : la Berceuse de Bartok n'est pas maternelle comme avec lrmgard Seefried mais déploie un mystère insondable dans un chant d'une précision implacable (l'euphorie du chant nuptial, la danse finale). Le bis de Wolf (Auch kleine Dinge) célèbre le délice que recèlent les « petites choses », mais voilà bien un tout grand témoignage de cette artiste modeste et immense, qui souriait à bon escient, et dont on n'a pas fini de mesurer la valeur du legs.