Six opus en soixante et une minutes, c’est la norme depuis le siècle dernier. Mais cinquantesept aphorismes suivis, chacun, de cinq secondes de pause, cela ne fait plus qu’une minute par plage et quand s’achève la dernière – Hommage à Berényi Farrenc 70 – il faut bien que ce soit la plus la plus longue (2’ 40 + 40” de silence) et la plus idéalement diaphane pour atténuer le malaise de n’avoir grignoté que des petits fours. Bios, sans gluten ni sucre ajouté, sans colorants ni conservateurs ni exhausteurs de goût, 0 % de matière grasse, ils viennent, sans doute, du meilleur traiteur. N’étaient les traces éventuelles d’allergènes (consonances ou diatonisme), ces réductions qui surprennent ou chatouillent l’oreille, la caressent parfois et la griffent plus souvent, ne la blessent pas pour autant : elles l’interpellent.
Seulement, souffler n’est pas jouer. En ne livrant que des points de départ, quoiqu’infiniment variés, Kurtag se dérobe à la gageure inhérente à la composition, la pierre de touche qui distingue les chefsd’œuvre : le saccage ordinaire de l’idée initiale ou son exploitation fructueuse. Cristallins et tranchants comme une coupe brisée, les Huit duos op. 4 pour violon et cymbalum doivent aux contrastes qui les opposent cette cohérence par complémentarité dont Schönberg et Webern ont laissé des modèles. Les Sieben Lieder op. 22 aussi, l’élan juvénile en moins. Tandis que les Einige Sätze aus den Sudelbüchern, vingt-deux lieder sur des aphorismes ironiques de Georg Christoph Lichtenberg (1742-1799) pour soprano et contrebasse se résument peu à peu à une succession de faire-valoir pour la cantatrice qui chante, chuinte, beugle ou file avec une impeccable maîtrise, et pour les prouesses de son partenaire dont la justesse d’intonation, la netteté de l’articulation frappent plus encore. Faire-valoir aussi pour le compositeur capable d’imaginer tant de combinaisons différentes, mais s’en tient là.
A la différence de l’impression profonde que laisse In Erinnerung an einen Winterabend op. 8 dont les quatre volets, associant violon, voix et cymbalum, s’imposent comme le cœur vibrant de ce programme. Pour la même formation, les Scènes d’un roman (sur quinze poèmes de Rimma Dalos), évoquent un elliptique Winterreise et frappent par leur intense expressivité. Elles ont prêté leur titre au disque mais leur place en première ligne peu déconcerter. Il faut les réécouter après avoir parcouru l’ensemble pour en saisir toute la portée.