S'affirmant après 1945 comme un chef d'orchestre d'envergure internationale, Igor Markevitch n'oublie pas qu'il a été lancé dans le monde par Diaghilev et s'attache à pérenniser le souvenir des Ballets russes. A ses deux gravures commerciales du Sacre du printemps, l'une (1951 ) et l'autre (1959) avec le Philharmonia, s'ajoutent plusieurs live. Le nouveau venu, capté à Berlin le 6 mars 1952, précède de peu le témoignage viennois (26 avril) publié par Andante (cf. n° 509). On y retrouve – comme dans un Tricorne en phase avec les décors et les costumes «frappants» conçus par Piccasso – la même fougue cubiste, le même tranchant. La partition, qui représentait encore un véritable défi pour tout orchestre, affiche une urgence sans comparaison avec les documents londonien (1962, BBC Legends) et helvétique (1982, Cascavelle), plus tardifs.
Reste que les musiciens de Fricsay semblent parfois pris au dépourvu par la rythmique exacerbée du chef, moins chez Stravinsky et Roussel (qui ne montre pas le konzertmeister à son avantage) que Ravel. Markevitch empoigne la seconde Suite de Daphnis et Chloé avec une violence rare – on est fixé dès le Lever du jour, où les phrasés tendus, l'influx nerveux procédant par à coups, jettent le trouble, au propre et au figuré. La conception ne variera guère dix ans plus tard au pupitre de l'Orchestre de la NDR (Emi, cf. n°523), où se retrouvent les mêmes crescendos de percussions soulignés jusqu'à la véhémence. Loin de participer à l'éclat d'une volupté dionysiaque, le choeur se fait chez Ravel rumeur inquiète, puis glaçante jusqu'à l'effroi dans la danse conclusive.
On comprendra que le Schubert de la Symphonie n° 3, vif, lumineux et «objectif», divisera la critique en 1953. Cela n'empêchera pas le chef de le fixer dans la cire avec les Berliner Philharmoniker. S'il rechigna à enregistrer ses propres œuvres après avoir renoncé à composer, Markevitch inscrivait volontiers à ses programmes son orchestration de six mélodies de Moussorgski. Le concert berlinois de 1952 en offre le plus ancien témoignage, par celle qui en donna la première audition, Mascia Prédit. Les live moscovite (Philips) et londonien (BBC
Legends) consacreront le trait plus acéré de Galina Vischnievskaïa.
Le chef anime la Symphonie «Di tre re», d'un Honegger hanté par la vision d'une humanité au bord de l'autodestruction, comme s'il y trouvait un écho à ses propres interrogations - il la gravera en 1957 pour DG. Aussi bien dans la noirceur agressive des mouvements extrêmes, où rugit la menace guerrière, que dans les faux espoirs distillés par le volet central, il nous livre une interprétation poignante, où la souffrance partout affleure, cinglant comme des coups de fouet, étouffant toute lueur d'espoir sous son halètement torturé.