Bolet avant Bolet (comprenez avant le récital mythique de Carnegie Hall) nous est désormais mieux connu, songeons seulement aux volumes récents parus chez APR (cf. n° 596) ou Piano Classics (cf. n° 594), sans parler du magnifique ensemble dans lequel Sony rassemblait les gravures CBS et RCA (Diapason d’or, cf. n° 628). Aussi pouvait-on craindre qu’Audite n’arrive un peu après la bataille, avec ces bandes des années 1960 et 1970 tirées des archives de la Radio de Berlin, ville qui était alors le cœur des activités européennes de Jorge Bolet (1914-1990). C’est par exemple le sentiment qui prévaut à l’écoute d’une Ouverture de Tannhäuser de 1973 sur laquelle on se précipite, et qui, malgré sa puissance et son architecture, ne nous électrise pas comme ses gravures contemporaines, du concert à Carnegie (1974) ou de l’album « Liszt Rediscovered » (1973).
De l’électricité, il y en aura en revanche dans une lecture héroïque du Concerto n° 1 en public à l’automne 1971, mais beaucoup moins dix ans plus tard dans le Concerto n° 2, la faute sans doute à l’orchestre de la Radio de Berlin, beaucoup plus routinier sous la baguette d’Edo De Waart qu’avec Lawrence Foster. Quant aux Sonnets de Pétrarque, là encore, on aura tendance à leur préférer la version Decca postérieure, mieux captée et surtout plus chantante.
On retrouve les Années de pèlerinage en ouverture d’un deuxième volume plus copieux, avec une Suisse dont le principal défaut est d’être incomplète. Pourquoi avoir intégré à cette anthologie les sessions de mars 1962, avec un tabouret qui grince, un piano qui ferraille, et une prise de son désastreuse ? La sélection de Transcendantes en fait les frais. Bien plus intéressante, une intégrale des Liebesträume, legatissimo à souhait, ouvre un deuxième disque dont les plats de résistance seront une Rhapsodie espagnole vigoureuse et surtout les Métamorphoses symphoniques de Godowsky, datées toutes deux de mars 1964. Mieux captées que dans l’anthologie Marston, celles-ci nous montrent Bolet sous son meilleur jour, campant en un instant tous les personnages de La Chauve-Souris, jouant à merveille des variations de tempo pour nous faire valser.
Chopin et Debussy se partagent un dernier disque, et on a plaisir à découvrir Bolet dans une intégrale des Impromptus remarquable, où les doigts filent sur le clavier avec une incroyable légèreté (1964, même session que pour la Rhapsodie et Godowsky). Chez Debussy, la touche très claire imprimée par Bolet nous a toujours convaincu. Certains Préludes y gagnent, comme cette Cathédrale engloutie aux accords ronds et pleins et aux couleurs changeantes, et surtout cette Ondine encore plus insaisissable qu’une fille de Rhin, ou des Feux d’artifice à donner le vertige. Une somme inégale, impossible à noter, où les fans de Bolet trouveront leur compte.