Volet central de la grande trilogie instrumentale mahlérienne, la Sixième Symphonie (1903-1904) diffère fort de ses jeux voisines: la plus grande symphonie tragique de tous les temps est aussi la plus strictement classique de form de tout les symphonies de Mahler. Par le fait même de sublimer la forme sonate et la dialectique thématique allant de pair, la Sixième proclame en quelque sorte leur fin, ou du moins l'impossibilité momentanée d'y revenir. Alternance
rapide d'ombres et de lumières débouchant en catastrophe sur le néant, son gigantesque finale évite la grandiloquence malgré son volume sonore, et l'anecdotique malgré sa durée. Le rythme général des formes s'y apparente à un traitement abrupt des tonalités qui permet une meilleure différenciation plastique des plans harmoniques entre eux. Dans de nombreux passages éclate brusquement un ton de suvageric panique. Mahler n'oubliera jamais dans ses oeuvres ultérieures ce qu'il a accompli dans sa Sixième Symphonie: une lumière particulière braquée sur les contours, l'usage de bizarres, de combinaisons paradoxales de forte et de piano, et surtout une tendance du contrepoint à produire d'inattendues dissonances s'alliant à la polarité majeur-mineur (les contrepoints adoptant le mode opposé à celui des harmonies qui les accompagnent).
En complet accord avec la psychologie dramatique de Mahler, Rafael Kubelik dans cet enregistrement « live » du 6 décembre 1968 à la tête d'un Orchestre de la Radio bavaroise chauffé à blanc évite la grandiloquence, malgré une rare intensité et l'irruption d'outrances dont la grandeur dépasse toute négativité. Comme dans de remarquables Cinquième, Septième et Neuvième Symphonies et de splendides Première (« Choc ») et Deuxième (idem) précédemment parues, Kubelik dans ce cycle de concerts inédits Mahler/Radio bavaroise se montre plus libre, plus interrogatif, plus fascinant que dans sa version de studio « officielle », réalisée pourtant à la même époque (DG). Assez éloigné du romantisme déchirant de Bernstein/New York 1 (Sony, 1967), Neumann/Gewandhaus (Berlin Classics, 1966) et Karajan/Berlin (DG, 1977) comme de la clarté analytique de Szell/Claveland (Sony, « live » 1967) et Boulez/Vienne (DG, 1994) ou de la beauté des couleurs de Haitink/Berlin (Philipps, 1989), Kubelik, à partir d'une économie sel serrée des contrastes, et des gradations dynamiques, renforce le sentiment d'unité architecturale tout en magnifiant la « pureté de glace » (Schoenberg) de l'orchestre de la Sixième et en tirant un profit maximal des rares paliers de détente pour mieux assumer les soixante-treize minutes de tension émotionnelle. Tout en soulignant les nuances et les aspérités avec une rare urgence dramatique, il impose une vision à la force hymnique irradiante.