C ette fresque de 1937 « pour deux chœurs mixtes, orchestre symphonique, orchestre de cuivres, ensemble d’accordéons et instruments bruyants » a de quoi impression ner l’amateur de déchaînements orchestraux et choraux. Certes, elle pâtit de son statut de musique officielle du régime soviétique, au même titre que Le Chant des forêts de Chostakovitch. Ses différents textes, rapiécés pour fêter levingtième anniversaire de la révolution d’Octobre, ont pour auteurs Marx, En gels, Lénine et Staline. Moins immédiatement flatteuse qu ’ Alexandre Nevski ou Ivan le Terrible, la cantate de Prokofiev a ét é ressortie des tiroirs en plusieurs end roits en 2017 à l’occasion du centenaire de ladit e révolution, qui nous vaut la présente parution.
Au disque, cet Opus 74 est associé à la gravure Melodiya de Kirill Kondrachine... qui en assura la création ! Car la partition, destinée à plusieurs centain es d’exécut ants, ne fut pas jouée en 1937, et Prokofiev ne l’entendit jamais. En mai 1966, lorsque Kondrachine en donna la première audition, Staline était tombé en disgrâce et les mouvements composés sur ses textes (dont le finale !) furent retranchés, y compris pour le disque. Kondrachines’en tira tant bien que mal en reprenant le deuxième mouvement ( Les Philosophes ) en guise de conclusion, mais la solution, bancale, ne faisait pas illusion. Il fallut attendre 1992 pour découvrir le premier enregistrement intégral, en dix volets, sous la baguette de Neeme Järvi pour Chandos. Avec Le Serment ( VIII ), l’intégralité de la Symphonie qui lui fait suite ( IX ) et le finale, intitulé La Constitution.
Kirill Karabits dé fend la même partition lors de ce concert du 23 août 2017 à Weimar. Sa direction fluide et vive tente de retrouver le souffle de Kondrachine, tandis que Järvi ad optait un ton plus grandiloquent. Les cinq minutes qui, tout compte fait, séparent les deux interprétations illustrent bien cette différence. En insistant sur l’aspect musical plus que sur le message, Karabits nous amène à percevoir la Cantat e pour levingtième anniversaire de la révolution d’Octobre comme le terrain expérimental de sa collaboration avec Eisenstein pour les films Alexandre Nevski ( 1938) et Ivan le Terrible (1942-1946). Il se plaît aussi à mettre en valeurs les singularités de l’orchestration (groupe d’accordéons) et sa démesure. Le sixième volet, Révolution, véritable laboratoire de la « Bataille sur la glace » de Nevski , avec caisse claire ob nubilante, sirènes et harangue de la foule au porte-voix constitue le moment fort du CD.
Il reste une marge infime pour surpasser encore cet accomplissement : un chœur russe, avec ses singulières couleurs vocales et un complément de programme dopant un minutage bien chiche.