La nouvelle série d'Audite, consacrée à Fischer-Dieskau et puisée dans les archives de la WDR, nous révèle un inédit de 1954 et nous rend un trésor de 1952, jadis publié, fugitivement, sous label Verona. 1954, à vingt-neuf ans, Fischer-Dieskau était mieux que prêt : déjà fait. Les Schubert enregistrés à Cologne avec Günther Weissenborn – son accompagnateur pour trente ans – et Herta Klust (dans le seul Prometheus) en témoignent. Des extraits du Schwanengesang et quelques « tubes » (Erlkönig, Ganymed...) montrent un artiste totalement martre de son sfumato vocal, au faîte de son expression. Entre cette captation et les bandes des années 1960, la différence c'est finalement... Gerald Moore. Weissenbom et Klust n'ont pas cet art d'ouvrir des abîmes sous les pas du chanteur, de le porter à ses limites (comme c'est sensible dans Am Meer !). Virtuose absolu, le baryton semble par instants un peu trop à son aise, trop « facile », presque sucré (gemütlich) dans An die Musik et même Erlkönig. Cette séance de 1954 n'était pas une première. En 1952, à l'invitation des mêmes studios de la Radio de Cologne, Fischer-Dieskau gravait Winterreise avec un compositeur pianiste-professeur bien installé, Hermann Reutter. Ce serait le deuxième des très nombreux témoignages gravés sur quarante années. Au contraire de la séance de 1954, les interprétations dites « définitives » qui ont suivi celle de 1952 ne la jettent aucunement dans l'ombre. Sa puissance est inouïe. Piano percussif, fortement articulé, parfois même franchement cru, de Reutter (Der Lindenbaum : brutal ; Rückblick : dément). Le jeune Fischer-Dieskau en conçoit une interprétation acide, dramatique, noire. Erstarrung est un combat ; Der Lindenbaum n'est pas nostalgique, mais halluciné (la dernière phrase !) ; Auf dem Flusse rogue comme jamais ; Rückblick rageur ; Der greise Kopf à bout de nerfs ; Mut aigre et mauvais. Le paysage de Winterreise est certes fait de lassitudes et d'accablement, mais également de sursauts, de saisissements, d'effrois soudains, de failles s'ouvrant sans préavis, de déchirures instantanées portant au cri, de haines rentrées ou exultantes... Tout cela s'entend ici à un degré rare d'ardeur et de nécessité. C'est finalement dans l'enregistrement de 1990, au côté de Brendel, que se retrouvera cette résignation amère et violente – avec d'autres moyens et d'autres couleurs.