Rezension Diapason juin 2007 | Sylvain Fort | June 1, 2007 Fischer-Dieskau, radioscopie d'un mythe
Après deux volumes dédiés à Schubert, dont un Voyage d'hiver d'une puissance inouïe, Audite a puisé dans les archives de la WDR deux autres trésors inédits, captés à l'orée des années 1950 et consacrés l'un à Schumann, l'autre à Brahms. Le baryton y déploie toutes les ressources d'une arrogante jeunesse.
Audite poursuit l'exhumation des pépites qui dormaient dans les archives de la Radio de Cologne (cf. n° 546), dont l'existence était connue, mais dont aucune publication sérieuse en compact ne semble avoir été diffusée. C'est dans ces studios, en 1954, que Fischer-Dieskau grave avec Herta Klust ses premiers Kerner-Lieder. De ce cycle négligé et ardu, il fera un cheval de bataille. Le son ici est un peu bouché, et le chant sonne comme voilé, mais aussi avec cette espèce de rondeur sombre qu'il affectait à l'époque. Cette voix grossie nuit un peu à certains lieder, comme Wanderlied. Toutefois la ductilité incroyable de l'instrument, la délicatesse infinie de l'interprétation balaient toute réserve. Il est peu probable qu'Erstes Grün ait jamais été traité avec autant de douceur. Que Sehnsucht nach der Waldgegend ait résonné de tant de juvénile nostalgie. Le reste est à l'avenant, avec un sommet absolu : Stille Tränen, hallucination véritable, les yeux ouverts, portée par une dynamique vocale et un art du rubato inouïs.
En 1955, Fischer-Dieskau grave avec Weissenborn le Liederkreis op. 39. Ce témoignage vient après les versions essentielles de 1951 et 1954 avec Gerald Moore. L'expansion lyrique est supérieure, le cycle porté par une liberté neuve, la voix facile, presque nonchalante. La complicité avec Weissenborn est toute de décontraction. Waldesgespräch ludique, Mondnacht flottant, Auf einer Burg limpide comme certains souvenirs, et tout ainsi. Vision plus claire, plus simple que la gravure de 1954, presque détrônée par l'espèce de perfection insouciante, la profondeur immédiate.
Trois ans plus tôt, en 1952, le baryton choisissait encore Cologne pour une autre première discographique – et peut-être même une première dans l'histoire du disque : il gravait avec Reutter, austère professeur au pianisme granitique et inspiré, la rare Belle Maguelone (amputée de Sulima). En la matière, le baryton n'est guère comparable qu'à lui-même – avec Demus, Moore, Richter (sans parler d'autres archives radiophoniques dormantes !)... autant de merveilleux disques, où pourtant on n'entend pas l'alchimie ici à l'œuvre. Fischer-Dieskau a dans la voix une arrogante jeunesse qui cadre aussi bien avec le cycle que le piano grondant, âpre de Reutter. Partout règnent un naturel mais aussi une urgence stupéfiants, un ton de simplicité autorisé par une entente intime entre les deux interprètes que ni Barenboim ni Richter ne déploieront au même degré ; et cela que la veine soit celle de la saine gaieté ou de la tendre complaince. Complétée de trois lieder suprêmes accompagnés par Weissenborn, cette publication confirme – si besoin était – le rang de Fischer-Dieskau dans l'histoire du lied : la première. Et de très loin, de si loin.
Audite poursuit l'exhumation des pépites qui dormaient dans les archives de la Radio de Cologne (cf. n° 546), dont l'existence était connue, mais dont aucune publication sérieuse en compact ne semble avoir été diffusée. C'est dans ces studios, en 1954, que Fischer-Dieskau grave avec Herta Klust ses premiers Kerner-Lieder. De ce cycle négligé et ardu, il fera un cheval de bataille. Le son ici est un peu bouché, et le chant sonne comme voilé, mais aussi avec cette espèce de rondeur sombre qu'il affectait à l'époque. Cette voix grossie nuit un peu à certains lieder, comme Wanderlied. Toutefois la ductilité incroyable de l'instrument, la délicatesse infinie de l'interprétation balaient toute réserve. Il est peu probable qu'Erstes Grün ait jamais été traité avec autant de douceur. Que Sehnsucht nach der Waldgegend ait résonné de tant de juvénile nostalgie. Le reste est à l'avenant, avec un sommet absolu : Stille Tränen, hallucination véritable, les yeux ouverts, portée par une dynamique vocale et un art du rubato inouïs.
En 1955, Fischer-Dieskau grave avec Weissenborn le Liederkreis op. 39. Ce témoignage vient après les versions essentielles de 1951 et 1954 avec Gerald Moore. L'expansion lyrique est supérieure, le cycle porté par une liberté neuve, la voix facile, presque nonchalante. La complicité avec Weissenborn est toute de décontraction. Waldesgespräch ludique, Mondnacht flottant, Auf einer Burg limpide comme certains souvenirs, et tout ainsi. Vision plus claire, plus simple que la gravure de 1954, presque détrônée par l'espèce de perfection insouciante, la profondeur immédiate.
Trois ans plus tôt, en 1952, le baryton choisissait encore Cologne pour une autre première discographique – et peut-être même une première dans l'histoire du disque : il gravait avec Reutter, austère professeur au pianisme granitique et inspiré, la rare Belle Maguelone (amputée de Sulima). En la matière, le baryton n'est guère comparable qu'à lui-même – avec Demus, Moore, Richter (sans parler d'autres archives radiophoniques dormantes !)... autant de merveilleux disques, où pourtant on n'entend pas l'alchimie ici à l'œuvre. Fischer-Dieskau a dans la voix une arrogante jeunesse qui cadre aussi bien avec le cycle que le piano grondant, âpre de Reutter. Partout règnent un naturel mais aussi une urgence stupéfiants, un ton de simplicité autorisé par une entente intime entre les deux interprètes que ni Barenboim ni Richter ne déploieront au même degré ; et cela que la veine soit celle de la saine gaieté ou de la tendre complaince. Complétée de trois lieder suprêmes accompagnés par Weissenborn, cette publication confirme – si besoin était – le rang de Fischer-Dieskau dans l'histoire du lied : la première. Et de très loin, de si loin.