Le géant noir
Monumental par la taille, le son (formidablement présent dans ces archives de la RIAS), le style:
Hans Knappertsbusch perpétuait une tradition romantique partagée entre la tragédie et la subversion.
Hans Knappertsbusch demeure le représentant le plus monumental de la direction d'orchestre «wagnérienne» née à la fin du XIXe siècle. Encore évoque-t-on ainsi un Wagner d'après Wagner, à l'éloquence solennisée, aux couleurs appuyées (dérive dénoncée par Weingartner dans un pamphlet célèbre). Cette esthétique atteignit son apogée entre les deux guerres. Mais à l'orée des années 1950, dont sont issus ces témoignages très représentatifs, l'approche de Knappertsbusch incarnait déjà une survivance historique. Ce qui ne l'empêcha pas d'être, jusqu'à sa mort, adulé à Bayreuth, Munich, Vienne, Berlin, Dresde, également Paris (ses Ring à l'Opéra).
Fascinantes et oppressantes à la fois, la densité et la puissance primitives de Knappertsbusch investissent chaque mesure des Symphonies nOS 8 et 9 de Bruckner, noircissent le trait d'une «Inachevée» sans espoir. Le Philharmonique de Berlin le suit jusqu'au bout. Le réalisme sonore somptueux du remastering effectué par Audite à partir des bandes originales révèle comme jamais ce brassage tellurique de la matière orchestrale qui en faisait un favori du public. Certes, le disque surexpose par nature l'emphase (étirement des phrasés, accents assénés, grands écarts de rubato ... ),les libertés (nombreuses), les «imprécisions » (réelles, mais le terme est impropre), ce tragique grandiose et désinhibé, enfin.
Les tempos sont souvent amples – mais pas seulement, comme le montre une écoute attentive –, le souffle inouï, les arcs de tension énormes, les dynamiques gigantesques (les brames gutturaux des cuivres, les râles des contrebasses!). Pour démesurée qu'elle soit, leur échelle importe moins que la dramaturgie qui leur donne naissance; moins aussi que l'extension progressive du temps musical, l'inertie initiale se muant en une force d'autant plus dévastatrice qu'elle semble sans limite; moins enfin que cette tension jamais prise en défaut, mais soumise à des variations psychiques aussi considérables qu'imprévisibles. Tout vit et vibre à chaque instant, porté par un imaginaire jamais rassasié. Sur un temps si resserré, le passage du studio au concert (cf les doublons) ne révèle pas de changement fondamental, s'il exacerbe presque toutes les conséquences. On privilégiera pourtant l' «Inachevée» de studio à sa cadette en public, pour son intériorité sans concession.
Il y a aussi en Knappertsbusch un authentique subversif, qui bouscule toutes les bienséances dans Bruckner comme dans Johann Strauss. Comme il ne renonce jamais, cela peut l'emmener très loin. La 8e de Beethoven est ainsi engoncée dans un mélange de poids et de retenue. Au contraire d'un Nicolai charmeur, d'un délectable mais peu conventionnel Casse-Noisette, elle résiste audiblement – toutes ses gravures de l'Opus 93 en témoignent de manière têtue.
Quoique ramenée par son hypertrophie et sa rugosité à quelque chose de terrien, de paysan, «La Surprise» ne manque ni d'esprit ni de fluidité. Mais rien n'est plus hors normes que le traitement de cheval qu'il inflige aux Strauss. Ecoutez les exagérations inouïes qui s'abattent sur le dos de La Chauve-Souris, déforment la Pizzicato-Polka, et transforment la Bad'ner Mad'ln de Komzak, si chère au cœur des admirateurs du chef, en annexe de la scène finale du Crépuscule des dieux. Que les Mille et une nuits paraissent ensuite sorties de la plume de Lehar en deviendrait presque anecdotique...
Quel étrange caractère, au fond, quel musicien rétif et insaisissable! Mais cela ne vous empêche pas de pousser la porte de ce forgeron symphonique inquiétant et mystérieux. Il n'a pas été remplacé.