Devant la montée du nazisme, Paul Dessau s’exila, d’abord en France puis aux Etats-Unis, où sa rencontre avec Bertolt Brecht allait influencer sa trajectoire. Rentré en Europe après la guerre, il se fixe en 1948 à Berlin-Est, devenant alors un musicien quasi officiel de la sinistre République démocratique allemande. Après avoir mis en musique des livrets de Brecht (La Condamnation de Lucullus et Punzilla), il choisit une pièce satirique d’Evgueni Schwartz interdite par la censure stalinienne : allait en résulter ce Lanzelot, créé en 1969 sous la baguette de Herbert Kegel. Une cité vit sous le joug d’un dragon qui exige le sacrifice annuel d’une vierge pour assurer la prospérité de ses habitants. Un preux chevalier idéaliste, Lanzelot, tue la bête mais sort grièvement blessé du combat. Pendant sa convalescence, le bourgmestre instaure une autre dictature à laquelle Lanzelot mettra fin en appelant le peuple à la liberté. Sur cette trame, Dessau écrit une partition foisonnante, pleine de citations d’opéras classiques, de Mozart à Wagner et Strauss, mêlant chant, Sprechgesang, scènes parlées, bruits pré-enregistrés (rafales de mitraillettes, « Heil » tirés de parades hitlériennes entre autres) et un orchestre où accordéon, saxophone, guitare, piano préparé et percussions nombreuses commentent l’action.
Ce cabaret berlinois surdimensionné évoque quelque peu, par son agressive exubérance, Les Soldats de Zimmermann. Pour cette reprise à Weimar en 2019, on salue avant tout la maîtrise technique du chef Dominik Beykirch, qui parvient à garder la cohérence de ce barnum délirant. L’impressionnant Dragon d’Alexander Pushniak nous fait frissonner, tandis que le Lanzelot de Maté Solyom-Nagy paraît plus ridicule qu’héroïque. Seule l’Elsa d’Emily Hindrichs promise au sacrifice parvient à nous toucher dans les quelques pages tendres qui surnagent dans cet océan de dérision grinçante. Pour réellement nous convaincre, un appareil éditorial digne de ce nom n’aurait pas été superflu. Il faut ici se contenter d’une notice (en anglais et allemand seulement), un QR code permettant d’accéder à un livret (en allemand), sans repère ni tracklisting détaillé. Une curiosité plus qu’une révélation.