Heinz Holliger succède à Christian Zaccharias dans le club des instrumentistes qui, s'étant illustrés dans le Schumann chambriste, se frottent aujourd'hui à son oeuvre symphonique. Comme son collègue, il a élu pour cela un orchestre traditionnel dont la réputation récente s'est accrue sous la direction de Semyon Byhckov puis (désormais) celle de Jukka-Pekka Saraste.
Choix heureux, tant le musicien Suisse semble avoir pleinement façonné les instrumentistes colonais à ses vues expressives, qui reposent à l'évidence sur une écoute mutuelle très poussée: c'est la première impression, forte, que l'on reçoit. La deuxième est que si chaque détail, chaque respiration sont pensés et mesurés, rien ne paraît jamais forcé – bien des moments affichent au contraire une étonnante douceur. La clarté lumineuse de ses lectures ressort d'un travail très subtil (chambriste) sur la trame orchestrale et de la recherche d'une expression limpide.
Comme Zaccharias, Jarvi, Dausgaard, SchØnwandt ou encore Zinman – pour ne rien dire de ceux qui ont préféré les instruments anciens –, Holliger a fait siennes les données stylistiques qui ont renouvelé l'interprétation du répertoire romantique allemand depuis trente ans. Chez lui aussi (qui est un compositeur important), elles ont pour effet immédiat d'alléger et d'aérer l'orchestre schumannien. Mais si la pulsation est vive (les pulsations, devrait-on écrire), le tempo n'est en rien précipité, et les événements sonores demeurent d'une grande fraîcheur d'inspiration. L'irrésistible triptyque Ouverture, scherzo et finale l'illustre de façon très convaincante. L'élan modéré de l'Ouverture permet aux détails (et aux solos) de se déployer en toute liberté, donnant au tempo soudain plus accentué de la coda une force particulière (idem à la fin de la Symphonie n° 4). Le halètement du scherzo est somptueusement dosé (accents, articulations, poids), qui préserve toujours un mystère, une ambivalence, en contraste avec la flamboyance du finale, et ses cordes ailées.
Analyse serrée de l'écriture schumannienne, poésie des timbres, expression conséquente: écoutez dans l'Allegro final de la «Printemps», comment, avant la reprise du thème, il enchaîne le trille de la flûte au choral des cors (d'un romantisme wéberien ... qui ressurgit dans le célèbre enchaînement Scherzo-Finale de la 4e). La plasticité extrêmement élaborée – mais fluide! – de la texture orchestrale (Larghetto de la «Printemps», Romanza de la 4e) rejoint l'imagination constante de l'expression, tout à tour souriante, nostalgique, rêveuse, conquérante.
Tant dans la Symphonie n° 1 que dans la 4e – dont la version princeps trouve ici une gravure particulièrement accomplie –, la subtilité du rythme et des impulsions fait vivre singulièrement les phrases, illumine le moindre contre-chant, sans jamais troubler une direction franche mais jamais univoque. Si l'entreprise d'Holliger se poursuit à ce niveau, nous tiendrons là l'un des cycles Schumann modernes les plus réussis.